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Brice F.

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Gauz

Le nouvel Attila

18,50
Conseillé par (Libraire)
30 mai 2024

"Depuis 1945, le parlement vote une loi sur l'immigration tous les deux ans en moyenne. Juridiquement, la France est le pays le plus obsédé par les étrangers."
Aléki Funmilayo

De juin à août 1996, un collectif "panafricain" de 300 sans-papiers occupe l'église Saint-Bernard de la Chapelle, dans le quartier de la Goutte d'Or, à Paris. Cette occupation, à laquelle s'ajoute très vite une grève de la faim, va projeter sur la scène médiatique, sociétale et politique, la lutte pour leur régularisation de celles et ceux que l'on nomme alors "clandestins".

C'est cet événement que Gauz choisit de nous faire revivre de l'intérieur, dans ce troisième tome de sa "trilogie des papiers", après Debout-payé (Le Nouvel Attila, 2014) et Black Manoo (Le Nouvel Attila, 2020).
Un récit puissant, fin et intelligent, gouailleur, éminemment politique et actuel, qui met le collectif et la choralité au centre de la narration. Les dialogues, qui constituent la quasi totalité du texte, sont virtuoses de maîtrise, incisifs, et donnent à entendre la multiplicité des voix, des pensées, et l'intersectionnalité des luttes. Il y a quelque chose d'évidemment théâtral dans ce drame qui se joue derrière les portes de l'église Saint-Bernard.
Des paroles derrière des portes, et des porte-paroles, bien-sûr: "Vous êtes nos portes et nos paroles. Vous êtes nos portes, vous nous protégez du monde extérieur. Vous êtes nos paroles, vous dites notre monde au monde. Vous êtes nos portes, par vous nous voyons le monde extérieur. Et le monde extérieur nous voit par vous." 

Et parmi ces porte-paroles, une femme, Madjiguène Cissé, professeur d'allemand ultradiplômée, elle aussi sans-papier, qui mène le groupe, rassemble et unit. Voix de la raison, figure tutélaire et pilier de la lutte, Madjiguène est une femme extraordinaire. "Partie" sept jours après la fin de l'écriture du texte, Les Portes lui rend hommage.
C'est dans cette occupation, dans ces débats derrière les portes, tels que les met en scène Gauz, que se brosse une histoire de l'immigration et de l'intégration à la française. Derrière ces portes, aussi que naît l'expression "sans-papiers".
À quelques jours de nouvelles élections, dans une France où depuis 1996 rien ne semble avoir vraiment changé, si ce n'est que le terme "migrant" a remplacé celui de "sans-papier", Gauz nous offre un texte coup de pied, coup de poing, coup de tête, puissant et absolument nécessaire:

"C'est pourquoi "migrants" est le plus beau terme, le plus approprié jamais utilisé dans l'espace communautaire mondialisé pour désigner l'humain. Migrants ! Rendre hommage à ceux qui nous imposent l'adjectif chaque jour. Migrants ! Rendre hommage à ceux qui nous tendent le plus beau miroir pour voir notre quintessence débarrassée de tout artéfact, tout artifice. Migrants ! Trouver des portes, encore et encore reproduire l'acte de naissance du vivant. Migrants ! Car si les malheurs poussaient à fuir, des régions entières de cette planète seraient des déserts sans une seule âme pour s'y dresser. Aucune guerre, aucune pauvreté, aucune sécheresse, aucune épidémie, aucune plaie, aucun séisme, aucune catastrophe, aucun cataclysme, aucune apocalypse, rien, rien de tout ça n'a jamais vidé un pays de ses humains. Non, on ne fuit pas un malheur, on va vers un espoir, l'espoir d'une porte. On se met en mouvement parce que telle est notre nature, parce que telle est notre essence. Peu d'entre nous ont encore la force de nous le montrer. Alors, à ceux qui vont jusqu'au sacrifice ultime pour nous redire qui nous sommes, rendre hommage. Ils sont beaux, ceux qui ne se sont pas arrêtés, ceux qui nous rappellent que s'enfermer est un non-sens, ceux qui continuent à frapper à des portes."